24 juin 2024

Comment lever les freins à l’information sur les enjeux environnementaux?

Deux nouveaux phénomènes distincts posent des défis majeurs à l'information environnementale. D'une part, la désinformation, dont les experts s'accordent à dire qu'elle explose, notamment sur le climat. D'autre part, l'éco-anxiété, qui se propage au sein de la population française et peut provoquer une fatigue informationnelle, de l'évitement voire du déni, surtout face à la répétition des catastrophes climatiques. Comment journalistes et chercheurs peuvent-ils y répondre ? Compte-rendu d’une des tables rondes des Rencontres annuelles 2024 d’Expertises Climat.

La table ronde en bref

Intervenants :
– Emmanuel Vincent, Directeur de Science Feedback et chercheur associé à Sciences-Po
– Manuela Santa Marina, psychologue clinicienne et psychothérapeute
– Sophie Roland, journaliste et formatrice de journalistes
– Audrey Cerdan, rédactrice chef climat transverse France Télévisions
Animation :
Julien Le Bot, rédacteur en chef adjoint du Dessous des cartes (Arte)

Désinformation, rumeurs, mensonges… Les « fake news » menacent nos démocraties et le thème du climat n’y échappe pas. Une analyse de la City University de Londres pour l’AFP recense 1,1 million de tweets ou retweets utilisant des termes climatosceptiques en 2022, deux fois plus que l’année précédente. Pour lutter contre la désinformation scientifique sur les médias sociaux, Emmanuel Vincent, scientifique de formation, a créé l’association Science Feedback, seule organisation de “fact-checking” portant exclusivement sur les sujets scientifiques, habilitée par les plateformes Meta (Facebook, Instagram, Threads) et ByteDance (TikTok). Science Feedback emploie des journalistes-éditeurs qui collaborent avec plus de 400 scientifiques dans le monde pour produire des contenus vérifiés et contrer les fausses informations virales. Ces contenus vérifiés s’affichent en grisé sur les “feeds” des internautes quand une fausse information y est relayée. Des notifications sont envoyées aux internautes qui les partagent. Après avoir beaucoup travaillé sur la santé, en particulier pendant la crise Covid, Science Feedback est aujourd’hui de plus en plus sollicitée sur le changement climatique. Par exemple, une fausse information présentant le changement climatique comme une conspiration a été démentie par Science Feedback.
Emmanuel Vincent a souligné les dangers que représente la désinformation pour la perception publique des enjeux environnementaux. “Des informations erronées peuvent sérieusement entraver la mise en place de politiques efficaces pour combattre le changement climatique”. L’expert a insisté sur l’importance de la collaboration entre scientifiques et médias pour identifier et corriger ces fausses informations.

L’éco-anxiété : un frein à l’engagement écologique

Autre frein à une bonne information sur les sujets environnementaux exploré pendant cette table ronde : l’éco-anxiété. Les personnes qui en souffrent peuvent chercher à se détourner de l’information. Manuela Santa Marina, psychologue clinicienne et cofondatrice du RAFUE (Réseau des professionnels de l’Accompagnement Face à l’Urgence Écologique), a rappelé que le concept d’éco-anxiété n’est pas issu d’une analyse factorielle des symptômes observés sur le terrain. Il n’est pas non plus reconnu comme une pathologie par l’Association Américaine de Psychiatrie (APA), ni répertorié dans le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux (DSM) ou la Classification Internationale des Maladies (CIM). “Le terme « éco-anxiété » peut être pathologisant car il est sémantiquement associé avec les troubles anxieux. Il réduit la réaction émotionnelle à l’anxiété alors que les émotions liées aux enjeux environnementaux sont variées et incluent la colère et la tristesse”. Manuela Santa Marina a mis en avant le rôle crucial des émotions comme freins ou moteurs de l’action. Pour une communication efficace sur les enjeux environnementaux, elle a insisté sur l’importance d’adapter son discours et ses messages pour diminuer le risque de “choc” lors de la phase de prise de conscience. Cela implique de faire en sorte de rester à l’intérieur de ce que le psychiatre américain Dan Siegel nomme “la fenêtre de tolérance”, sans débordement, afin d’éviter de déclencher des mécanismes de protection comme le déni. La psychologue a encouragé les participants à apprendre à comprendre et à maîtriser leurs propres émotions, en tant qu’experts intervenant dans les médias. Selon elle, dans un monde de plus en plus complexe, voire chaotique, cet apprentissage devrait même faire faire partie de l’éducation des enfants.
Les deux journalistes présentes lors de cette table ronde ont également souligné l’importance d‘informer sur les solutions aux crises environnementales, pour montrer que des voies d’action sont possibles. Des solutions plutôt “collectives” qu’individuelles…

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