Marine Fleury, maîtresse de conférences en droit public à l’Université de Picardie Jules Verne, donnant une conférence sur les droits des chercheurs lors des Rencontres annuelles d'Expertises Climat le 17 juin 2025 à la Maison du Zéro Déchet.
Franck Beloncle
Marine Fleury, maîtresse de conférences en droit public à l’Université de Picardie Jules Verne, donnant une conférence sur le droit des chercheurs lors des Rencontres annuelles d'Expertises Climat le 17 juin 2025 à la Maison du Zéro Déchet.
30 juin 2025

Face à la désinformation climatique, faire front collectivement

Fake news, confusion, attaques contre la science… Le 17 juin 2025, Expertises Climat a réuni chercheur·se·s, journalistes et communicant·es pour réfléchir collectivement à des solutions concrètes contre la désinformation.

La désinformation est aujourd’hui omniprésente dans le débat public, et le champ climatique n’y échappe pas. Comment défendre une parole scientifique rigoureuse, accessible et mobilisatrice dans ce contexte ? Le 17 juin dernier, Expertises Climat a réuni chercheur·se·s, journalistes, artistes et professionnel·le·s de la communication à la Maison du Zéro Déchet (Paris) pour une journée d’échange et de travail autour de cet enjeu crucial : comment lutter ensemble contre la désinformation ? Nous partageons ici quelques éléments de nos réflexions.

La désinformation climatique : un poison lent et organisé

La désinformation sur le climat prend des formes multiples : fausses affirmations, manipulation de données, faux experts, détournement de publications scientifiques, ou encore simplifications abusives dans les médias généralistes. Ce phénomène n’est pas marginal : il est systémique, organisé, en croissance, et il est lié à des intérêts économiques, géopolitiques et/ou idéologiques puissants. Le point commun entre toutes ces formes : l’intention de désinformer.

Mais au-delà de ces formes extrêmes, plus subtiles encore sont les zones grises que la chercheuse Claire Wardle désigne sous le terme de misinformation (information inexacte, partagée sans intention de nuire). Arnaud Mercier, professeur en sciences de l’information et de la communication insiste sur le manque de temps, de moyens ou de formation dans les rédactions, amenant parfois à des erreurs involontaires commises par certains journalistes.

Les effets de cette désinformation sont profonds. Elle ralentit la transition écologique, retarde l’adoption de mesures publiques nécessaires, crée de la méfiance vis-à-vis des institutions scientifiques et alimente une fatigue informationnelle croissante. Dans ce contexte, notre responsabilité n’est pas seulement de « corriger les erreurs » : elle est de restaurer la confiance, reconstruire un lien entre science et société, et proposer des récits mobilisateurs, ancrés dans la rigueur autant que dans les émotions mobilisatrices.

Opter pour une stratégie collective, préventive et transversale

Pour agir efficacement contre la désinformation, il faut changer d’échelle et de méthode. Le fact-checking est nécessaire, mais il ne suffit plus. Il est temps d’adopter une logique préventive, pédagogique et collective.

L’un des concepts les plus prometteurs à ce sujet est celui de l’immunisation cognitive (prebunking), développé par les chercheurs en psychologie sociale comme Sander van der Linden (van der Linden et al., 2021). Cette approche propose d’exposer les publics, en amont, aux techniques typiques de la manipulation de l’information (faux dilemmes, sources anonymes, rhétorique du doute…) pour renforcer leur capacité à détecter ces mécanismes. En d’autres termes, mieux vaut apprendre à reconnaître les pièges que tenter de les déconstruire après coup.

Mais l’immunisation ne saurait reposer uniquement sur des outils techniques. Elle appelle aussi une transformation profonde de nos pratiques professionnelles. C’est ce qui a émergé de nos échanges le 17 juin dernier, lors de la journée organisée par Expertises Climat à Paris. Les ateliers ont mis en lumière les tensions vécues par les scientifiques dans leur rapport à l’engagement, les dilemmes des journalistes face à la vitesse de l’information et aux logiques de simplification, mais aussi l’importance de nouveaux modes de narration, sensibles, collaboratifs, artistiques pour relier les faits à l’expérience humaine.

Dans cette perspective, plusieurs leviers d’action se dessinent :

  • Renforcer les alliances entre chercheurs, journalistes et artistes pour créer des récits collectifs plus accessibles et mobilisateurs.
  • Former les scientifiques à la prise de parole médiatique, dès les premières années de carrière, pour leur permettre d’intervenir dans l’espace public sans se sentir démunis.
  • Former les journalistes aux enjeux environnementaux, en proposant des modules en lien avec l’actualité, mais aussi en amont, dans les écoles de journalisme et les rédactions.
  • Créer des espaces de dialogue interprofessionnels, dans lesquels chacun·e peut partager ses freins et ses vulnérabilités, car les attaques ne touchent pas seulement les idées, mais aussi les personnes. Les liens entre chercheurs, journalistes et artistes peuvent aussi être renforcés en créant une porosité entre ces mondes. Par exemple, en mettant de l’art dans la science – ce que certaines institutions scientifiques ont commencé à faire, comme à l’Ecole Polytechnique ou l’Institut Pierre Simon Laplace. Mais aussi, en proposant à des scientifique d’entrer dans le quotidien d’une rédaction, ou à l’inverse aux journalistes de passer du temps dans les labos.
  • Mobiliser les sciences humaines et sociales pour mieux comprendre et diffuser les leviers d’action, en évitant de s’en tenir au seul constat de la catastrophe. Mais aussi pour prendre en compte les affects, les récits, les croyances qui façonnent nos perceptions du climat.

Agir sans attendre : faire front, ensemble

À un moment où la parole scientifique vacille dans l’espace public, cette journée du 17 juin a permis de poser un constat partagé : l’action collective et la mobilisation des scientifiques sont des leviers précieux face à la désinformation.

Créer des ponts entre disciplines, renforcer les alliances, faire émerger des récits communs : telles sont les conditions pour reconstruire une parole climatique à la fois rigoureuse, compréhensible et mobilisatrice. Un chantier ambitieux, mais indispensable.

Et si le dialogue entre chercheur·se·s, journalistes et citoyen·ne·s était la clé pour faire reculer les fausses informations ?

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